Bahamas 1/3 : de Mayaguana à Long Island

Classé dans : Atlantique Nord, Sud-Ouest | 3

Introduction aux Bahamas

Plus de 700 îles de petite taille constituent l’archipel des Bahamas. Il est situé au nord de Cuba et à l’est de la Floride, entre 21 et 28° de latitude nord, traversé par le tropique de Cancer. Les îles sont basses (point culminant 63m), formées de calcaire corallien et bordées de très belles plages de sable blanc. Elles délimitent un domaine navigable de 600 milles de long et 200 milles de large, alternant fonds abyssaux atlantiques, immenses bancs de sable très peu profonds (moins de 5m) semés de têtes de corail, et un dédale de chenaux parcourus de courants les transformant souvent en rapides.

 

La navigation y est d’une extrême complexité, plus proche de la Bretagne Nord que des Caraïbes toutes proches! Le moindre trajet passe par une préparation soignée, l’improvisation est peu de mise dès qu’on approche des îles. De plus, comme le vent n’est pas de direction constante comme aux Caraïbes, il faut bien anticiper le choix des mouillages en fonction des prévisions, très peu de mouillages étant sûrs dans toutes les directions.

Pour cette préparation, la bible, c’est l’ouvrage de Stephen J. Pavlidis, en 3 volumes et 840 pages (éditions Seatworthy), à acheter sur le web avant le départ. A la fois indispensable dès qu’on veut sortir des sentiers battus, et en même temps irritant par son caractère touffu, un peu brouillon parfois (ça passe sans prévenir de la description d’un alignement à la qualité du bistrot à terre en passant par une perspective historique!), et très américain dans son approche.

Nous avions déjà parlé de Jérôme et Nicole Nouel à propos de la côte au vent de la Martinique. Ils ont ramené de leur traversée des Bahamas, il y a une quinzaine d’années, un petit bijou, le Cahier du Bourlingueur, formidable de concision et en même temps assez complet, qui ne doit malheureusement plus être disponible, sauf auprès d’eux peut-être. Pour la partie terrestre, la maison des Bahamas, à Paris, mérite le détour, et recommande le Petit Futé, qui s’avère un choix pertinent.

Inutile de préciser qu’il faut s’équiper avant de partir, car on ne trouve rien sur place, absolument rien. Même remplir la cambuse est un exercice difficile : la plupart du temps, il n’y a rien près des mouillages. Pendant toute la traversée du sud-est au nord-ouest, les seuls points de ravitaillement possible ont été George Town (2 supermarchés et un excellent marchand de fruits-légumes dans la rue) et Staniel Cay (3 petits supermarchés qu’on a pas testés, mais nos voisins de mouillage n’ont pas été emballés…). Et encore ne faut-il pas être trop exigeant sur la qualité des produits frais. Quant au prix, ils sont astronomiques, de l’ordre du double de la normale. En résumé, il faut se préparer à être en autonomie totale, seuls quelques bons bistrots jalonnent la route de temps en temps.

 

Côté cartes, il faut absolument disposer des cartes locales. Elles existent sous forme papier dans un recueil relié (« Explorer Chartbook »), et surtout, sous le logiciel de navigation Maxsea, en cartes électroniques raster (c’est à dire en copies exactes des cartes papiers, géolocalisées) fournies par Jeppesen. Ces cartes Explorer sont d’une qualité exceptionnelle par le d »tail et la masse d’information qu’elles contiennent. Pendant tout le séjour, nous n’avons noté qu’une imprécision concernant le reef de Calabash Bay. A plusieurs reprises, nous avons comparé avec les cartes Navionics vectorisées disponibles sur l’écran extérieur du bateau. Ces cartes Navionics présentent deux très gros inconvénients : les têtes de corail sont représentées par une étoile, qu’elles soient isolées, ou regroupées sous forme de cayes, ce qui rend la compréhension du relief très difficile ; elles ne fournissent aucun renseignement complémentaire, alors que la carte raster/Jeppesen en fourmille, comme les routes recommandées, les waypoints sûrs, des commentaires sur les passages difficiles, etc…  Enfin, nous utilisons aussi le logiciel russe SasPlanet, qui permet, entre autres, de garder en mémoire les photos satellite de n’importe quel coin du globe. Pourquoi toutes ces précautions : parce qu’on navigue en permanence aux limites du tirant d’eau du bateau. De nombreux seuils sont à 1,60m – 1,80m, certains moins. L’idéal, c’est un dériveur intégral. Le cata permet quand à lui de ne presque rien rater moyennant beaucoup de prudence. Avec un quillard, on ne peut que survoler…

On peut grossièrement diviser l’archipel en 3 parties:

– les îles du nord, les plus grandes et les plus touristiques car plus proches des USA , autour de New Providence (qui abrite la capitale Nassau), Grand Bahama, Abaco, Andros, Eleuthera et Cat Island

– les Exumas, cœur des Bahamas, poussière de 365 îles sur 120 miles de long, véritable muraille affleurant la surface, entre les 1000 mètres de fond bleu sombre côté atlantique et le Grand Bahama Bank de 2 à 3 mètres de fond d’eau turquoise

– les îles du sud : San Salvador (célèbre par sa découverte lors du premier atterrissage  de Christophe Colomb), Rum Cay, Cat Island, Long Island, Crooked and Acklins, Mayaguana et Inagua, îles déshéritées et sauvages.

Bien sûr il est illusoire de vouloir tout visiter et il faut faire des choix de route en fonction du temps disponible, de la météo, et de l’intérêt des îles. Pour nous, du sud au nord : Mayaguana, Atcklins, Long Island, Exumas, New Providence, Berry Islands

Au plan météo, les choses ne sont pas simples non plus. Nous sommes ici à la limite de la zone tropicale, c’en est fini de l’alizé régulier des caraïbes. Les fronts froids de l’atlantique nord balaient régulièrement la zone l’hiver, au rythme moyen de 2 par semaine. Quand le front arrive, l’alizé laisse la place à un vent assez fort de SW, qui tourne rapidement au coup de vent de secteur nord ou noroît, avec de très forte rafales, avant de revenir au NE. Localement, ce régime est baptisé « northern », et stresse tous les marins : le problème, c’est qu’il y a relativement peu de mouillages où l’on puisse être abrité dans toutes ces directions. Le phénomène tend à devenir moins fréquent en avril-mai, c’est pourquoi on est là en ce moment, comme beaucoup d’américains rentrant à la maison, avant la saison des cyclones! Moins fréquent, mais pas nul, comme le prouve le front (non prévu) que nous avons essuyé hier, 39 nds de nord au mouillage de Staniel, ça commence à faire.

Bahamas Sud : de Mayaguana à Long Island

Mayaguana

Nous avons choisi Mayaguana pour faire notre clearance d’entrée aux Bahamas en prolongement de Turks and Caïcos.  On a fait exprès de faire la route de nuit depuis Providenciales pour arriver vendredi matin et ne pas nous faire coincer par le week end. Alors quand la guichetière des douanes et de l’immigration nous dit que c’est 300$ cash ou rien, qu’il n’y a pas de banque ni de distributeur sur l’île, et qu’en vidant nos poches on ne trouve que 180$, on se trouve un peu chagrin. Donc nous voilà après une nuit en mer, une passe d’entrée difficile à repérer au petit jour, la traversée d’Abraham’s Bay, semée de patates de corail à contourner, en longeant un grand voilier planté sur le reef pour nous rappeler un peu d’humilité, le mouillage au milieu de nulle part à 500 mètres au moins de l’appontement pour annexes qu’on rejoint en tirant l’annexe par manque d’eau…

 

…et le cagnard à terre…

… nous voilà donc dans l’interdiction de débarquer parce qu’on n’a pas les 300$, et dans l’impossibilité de descendre n’importe où avant lundi! Le plan B, c’est une journée de navigation pour rejoindre Great Inagua au sud, arrivée le week-end, donc 2 à 3 jours de perdus!

C’est dans ces situations désespérées que surviennent d’on ne sait où des gens prêts à vous aider : la serveuse du bar, le type qui traîne dans la rue qui nous conduit à Audrey, la responsable de la boutique de télécom, Batelco, qui accepte de nous donner du liquide en échange d’une carte bleue (dans l’arrière boutique du restaurant qu’elle tient aussi).

Du coup on prend une carte 4G bahaméenne pour faciliter le contact avec la terre (autre avantage que nous découvrirons plus tard, le numéro attribué est un numéro local pour les USA). Et munis de nos dollars bahaméens tout neufs (parité avec les $US), nous revenons 2 heures après aux douanes faire nos formalités d’entrée, avec en prime le permis de naviguer et de pêcher! Mail en vitesse à Nemo, qui nous suit le surlendemain, pour qu’ils vident le distributeur de Provo avant de partir.

Après ce premier contact rugueux avec les Bahamas, nous fêtons cette arrivée par une petite bière locale Kalik au comptoir climatisé du Reg bar, institution locale qui nous avait accueillis en VHF sur le canal 16 à notre arrivée (il est d’ailleurs fréquent que les bistrots bahaméens aient une VHF pour faire de la pub sur leurs spécialités ou leur soirée BBQ, sur le canal 16, canal de sécurité rappelons-le…). Un petit tour dans le village nous montre qu’il n’y avait absolument rien d’autre à voir dans l’île, ce que tout le monde nous confirmera. D’où le caractère un peu surréaliste de ces trois néerlandais couverts de la tête aux pieds croisés sur le quai, venus pêcher à la mouche le poisson local, le bonefish, sport très réputé nous l’apprendrons plus tard.

Alors retour au bateau. Il faut dire qu’on n’est pas mal, tous seuls au milieu d’Abraham’s Bay, immense lagon protégé par un reef ouvert à ses deux extrémités par deux passes. Un bateau militaire, un bateau de pêche apparemment désaffecté et une épave récente sur la barrière constituent les seuls repères vers le large. A terre la côte est basse avec une végétation rase. De là où on est on ne voit pas le village mais seulement l’antenne Batelco, qui déjà nous faisait un repère éclairé la nuit dernière et on a bien compris que c‘était l’élément le plus important de cette île (comme de la plupart des autres).

 

La météo annonçant une panne complète d’alizé pendant 24 heures qui se confirme dès le matin…

… on décide de rester là à buller, faire du PMT et à se baigner avant de reprendre la route. De Mayaguana, on ne gardera que le souvenir de ce magnifique lagon (protégé de la mer de tous les côtés) et de l’aide d’Audrey! Mais maintenant on peut naviguer aux Bahamas en toute légalité.

Crooked and Acklins

On a bien compris qu’on avait abordé les Bahamas en sens inverse des flux migratoires touristiques américains qui restent concentrés autour de Nassau. Ce qui explique que les premières îles rencontrées soient absolument complètement désertes, aussi bien côté mouillage que côté terre. Crooked et Acklins sont deux îles accolées par le nord, délimitant un magnifique lagon au sud, comme celui de Caïcos, mais moins profond.

La traversée des 60 milles depuis Mayaguana s’effectue d’abord sans vent sous un ciel plombé, puis au portant avec un ris quand l’alizé de nord-est se regonfle à 20 nœuds au large des Plana Cays, îlots désertiques au ras de l’eau, où on apprend en direct l’élection de Macron, ouf, tout va bien! On a choisi de s’arrêter dans un mouillage à la pointe nord d’Acklins, Atwood Harbour, petite baie très fermée barrée par une double barrière et réputée casse-bateaux par vent et mer de nord, mais bien protégée des autres secteurs. C’est donc avec beaucoup de prudence que l’on aborde cette baie dont la passe dans le reef est très peu visible, et moyennement accueillante:

Deux monocoques y roulent pas mal, la houle rentrant perpendiculairement au vent.  Mais on trouve un endroit pour crocher l’ancre et l’abri semble sûr pour la nuit bien qu’un peu agité, et en cata, ça ne roule pas! A terre : rien.

Long Island

On part tôt le matin, comme d’habitude, pour rejoindre Long Island distante de 60 milles d’Atcklins. Cette île de 128 km de long sur 6 kms de large a été découverte par Colomb lors de son premier voyage le 16 octobre 1492,quand il longea sa côte est sans s’arrêter. Il la baptisa au passage Fernandina. Elle a ensuite été plantée de coton par les loyalistes fuyant l’Amérique. Mais la pauvreté du sol, une invasion de chenilles et l’abolition de l’esclavage ont eu raison de ces cultures qui n’avaient aucun avenir. Les colons sont repartis en laissant les terres aux esclaves affranchis (quel cadeau…). Ceux-ci qui ont pris le nom de leurs anciens maîtres, c’est ainsi que la moitié des habitants s’appellent aujourd’hui Rolle!

Compte tenu de la longueur de l’île, il faut choisir entre visite de la côte nord-est au vent ou de la côte sud-ouest sous le vent et c’est la météo favorable qui choisira pour nous la côte est.

Le premier mouillage, Little Harbour, est barré par une barrière de corail réputée dangereuse. En fait quand on arrive en face de la passe, l’accès est très  facile et ouvre sur un magnifique lagon bleu turquoise, tout en longueur, complètement sauvage et …vide de bateau. On se faufile entre les hauts-fonds et on mouille au nord dans 2 mètres d’eau. Il paraît qu’Antoine en est tombé raide dingue, on le comprend : on a atteint le top ten des plus beaux mouillages de Spica! Le mouillage est de bonne tenue, son orientation en fait le lieu idéal pour résister au passage d’un front, au risque de s’y retrouver coincé par la houle. L’accès est réputé possible jusqu’à 6′ de houle (2 m, donc).

 

On aurait pu y rester longtemps à mener une vie de robinsons, mais on repart vers Clarence Town le lendemain. C’est une grande baie, haut lieu de la pêche au gros, avec une petite marina. On repère le village de loin par deux églises, les plus grandes des Bahamas, toutes deux construites sur le même modèle par un père aux talents de bâtisseur, Jérôme Hawes. La première Saint Paul anglicane et, après sa conversion au catholicisme, la deuxième église, Saint Peter, catholique cette fois-ci!

Le mouillage est de l’autre côté de la baie, devant le reef et une petite île privée bordée d’une belle plage, très ouvert au nord, mais sans problème avec le petit temps d’est qui règne aujourd’hui. Les fonds sont magnifiques, avec une dominante émeraude cette fois-ci.

Deux autres bateaux partagent le mouillage, on peut pas dire que ce soit la grande foule. Au milieu du lagon, les bancs de sable affleurent.

On part visiter Clarence Town, petit hameau endormi écrasé par la chaleur, sans grand intérêt, alternant quelques maisons neuves colorées et des ruines. La marina, qui paraît récente, accueille quelques bateaux de pêche au gros, entre des piles de bois, c’est le seul lieu un peu vivant du bourg.

Le bâtiment de la marina semble tout neuf aussi et abrite un restaurant au premier, avec vue panoramique sur l’entrée de la baie. Après tous ces derniers mouillages déserts, on se laisse tenter.

Le lendemain, les conditions sont parfaites pour rejoindre Cape Santa Maria en longeant la côte NE de Long Island (et rattraper et semer sous code 0 le monocoque parti largement avant nous).

Pour accéder au troisième mouillage, Calabash Bay, il faut contourner la très belle pointe nord Cape Santa Maria, très découpée et bordée de falaises blanches, surmontées d’un monument à Christophe Colomb.

S’ouvre alors un incroyable lagon d’un bleu turquoise uniforme, bordé d’une plage de sable blanc, comme une gigantesque piscine naturelle sans une tête de corail et sans un herbier, mais là les superlatifs vont nous manquer pour décrire la beauté de l’eau. Mais ce paradis est bien défendu : pour y accéder il faut traverser à vue une barrière de corail discontinue, car les cartes sont pour une fois fausses. Nous avons la chance d’avoir des conditions parfaites, car cette baie est très ouverte au nord-ouest et doit être très sensible à la houle qui contourne le Cape Santa Maria.

 

Sur la plage on voit de petits bungalows d’un hôtel de luxe sur une langue de terre entre le bord de mer et une immense lagune communiquant avec la mer par une passe peu profonde. On explore en annexe cette vaste étendue d’étangs communiquant entre eux, bordés de mangrove où l’on voit des raies et des aigrettes, magnifique paysage sauvage.

 

Excellente piña colada à l’hôtel, face au coucher de soleil.

 

 

3 Responses

  1. Comme d’hab….tout est beau et les commentaires top! Merci
    Bizz

  2. JP Roux Levrat

    Pas si faciles que ça la navigation aux Bahamas , mais quelle beauté. Je suis surpris qu’il n’y est pas plus de bateaux ( cela devrait changer aux US ) .
    Bon vent Amicalement JP&L

  3. Louis-Bernard

    Cet album de votre périple est magnifiquement illustré et superbement commenté…
    On préférerait toutefois y être…
    Merci donc de nous faire partager cette joie de la découverte de coins de mer de toutes les couleurs…
    Bon vent pour la suite.

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