Tuamotu : Tahanea

Classé dans : Pacifique, Polynésie | 3

A propos des Tuamotu

On a inventé un nouveau jeu qui se joue en trois parties de difficulté croissante. Sur le plateau de jeu, 78 atolls, des pions pour les bateaux et des cartes chance ou malchance.

Notre terrain de jeu:

La diagonale de la carte fait 900 milles. Pour fixer les idées : pointe Bretagne au sud de la Suède, ou Provence à la Grèce. C’est grand.

La première partie consiste à entrer dans un atoll.

Certains sont inaccessibles car sans passe d’entrée. Quelques-uns sont des îles sans lagon et sont là juste pour décorer, comme Makatea. D’autres sont interdits d’accès comme les tristement célèbres Mururoa et Fangataufa, où ont eu lieu les essais nucléaires de 1964 à 1996.

Une fois qu’on a choisi un atoll, il faut réunir plusieurs conditions pour pouvoir  y entrer.

Il faut éviter les périodes de forte houle qui rendent les passes impraticables (ne pas pouvoir entrer, c’est désagréable, ne pas pouvoir sortir c’est très embêtant!). Ensuite, dans la plupart des passes il faut viser l’étale de basse mer. Et dans certains cas (comme lors de notre passage à Tikehau), l’atoll se remplit plus vite par le récif qu’il ne se vide par la passe, et le courant y est quasiment toujours sortant…

La deuxième partie du jeu commence après la passe et consiste à slalomer (sans carte) entre les patates de corail : pour cela il vaut mieux avoir le soleil au zénith ou derrière soi pour détecter les patates qui pullulent dans les lagons. Certains joueurs mettent une vigie dans le mât, d’autres comme nous installent un « vigie-patate » à l’avant du bateau. On reconnaît la patate à une tâche turquoise sur fond bleu nuit entourant une zone brun clair, voire marron pour les coraux affleurants. Si le soleil disparaît derrière un nuage ou si un grain éteint toutes les lumières sur l’eau, il faudrait pouvoir mettre le jeu en pause, aller prendre une petite bière (Hinano) et attendre le retour du soleil. Dans la vraie vie, il faut s’arrêter ou ralentir au maximum pour ne pas jouer à la roulette russe.

La troisième partie est réservée aux joueurs confirmés : trouver un mouillage sûr, abrité du vent de secteur est dominant en anticipant les rotations, pas trop profond et dépourvu de patates autour. Mais quand on regarde Google Earth au fort grossissement, on voit des patates partout et c’est la réalité du terrain. Certains joueurs peuvent acheter des bouées pour faire décoller la chaine du fond et éviter qu’elle n’accroche une patate sur son trajet. En cas de blocage de la chaine ou de l’ancre, on peut tirer une carte chance : un club de plongée à proximité.

Dans les autres cartes chance, il y a la carte SAS Planet C’est un petit logiciel (russe) qui permet de charger des cartes satellites géolocalisées Google Maps, qu’on peut consulter hors ligne (pas de réseau dans la plupart des atolls). Très, très utile, même si les nuages cachent parfois les patates, comme dans la vraie vie! A titre d’exemple, extrait de SAS Planet au SE de Toau (1 trace blanche = une grosse patate…):

Ou encore le mouillage impossible au vieux village de Toau (on comprend pourquoi):

On peut tirer aussi des cartes malchance : brusque saute de vent d’ouest qui envoie le bateau sur le récif, vent de sud sud-est (le sinistre mara’amu) qui transforme un mouillage protégé en zone de haute mer, grain qui empêche de voir les patates, patate cathédrale qui retient la chaine prisonnière.

Avant Spica de grands navigateurs ont joué à ce jeu : le premier c’est Bougainville en 1768 qui a nommé les Tuamotu, « l’archipel dangereux » et n’a d’ailleurs pas essayé de débarquer. D’autres ont trouvé cet endroit paradisiaque et y sont restés, soit pour une tranche de vie comme Moitessier à Ahé, soit définitivement. Mais on comprend que des bateaux aient perdu à ce jeu-là, éventrés sur les patates de corail ou échoués sur le platier.

On a gagné quand on a trouvé un motu isolé, planté ou pas de cocotiers, du sable blanc sous l’ancre et un jardin aquatique parsemé de corail de toutes les couleurs de poissons multicolores et de requins indifférents, comme ici à Tikehau. Motuhiraumaine:

Et pris quelques cheveux blancs au passage.

Plus sérieusement, la navigation dans l’archipel des Tuamotu est en permanence difficile et dangereuse, et nous l’abordons avec beaucoup d’humilité et de prudence.

Le seul guide disponible sur la Polynésie Française (et qui fait référence) est le Charlie’s Charts, Polynesia. Nous avons la 7ème édition de 2015, beaucoup d’articles ne sont pas à jour mais le corail change peu. Une nouvelle édition est parue en 2021. D’autres publications sont disponibles sur internet : le Sea Seek, mis à jour en octobre 2021. Des équipages de bateaux ont fait un énorme travail comme « Dans le sillage de Ratafia » et la compilation de blogs, « The Tuamotus Compendium » initiée par Soggy Paws en 2010 et à laquelle des bateaux apportent leur contribution, selon leurs parcours. Ces documents circulent sur clés USB dans les mouillages et sont une source de renseignements appréciables mais n’ont pas la valeur ni la fiabilité d’un guide.

La cartographie, quelle qu’elle soit, pose un problème, car les atolls sont incomplètement et mal hydrographiés. Exemple : Tahanea, seul le petit cadre autour de la passe, au nord-est; a été hydrographié.

Les cartes du SHOM (reprises par Time Zero) sont correctes mais incomplètes. De notre point de vue, les meilleures sont celles de Transas, vendues sous la marque Isailor sur Ipad. Non seulement elles sont très lisibles, mais les patates des zones non hydrographiées sont en général mentionnées, à partir de la photo satellite sans doute,  D’où l’intérêt de SAS Planet pour confirmer.

La météo polynésienne est peu fiable quand on est à la limite de zones d’action (concrètement entre du vent de sud-est au sud, et nord-est au nord). Grande méfiance quand des calmes sont annoncés entre ces 2 systèmes, pour éviter de se retrouver en pleine mer GV haute avec plus de 35 nds comme ça nous est arrivé, ou pire au mouillage. L’observation du ciel reste un bon moyen de voir arriver la ligne de grains qui n’était pas prévue et de réduire la toile.

Au mouillage, c’est une autre histoire, surtout la nuit. Pour nous qui arrivons tard en saison, en octobre, l’alizé est très instable, souvent remplacé par des calmes et des phénomènes de cisaillement générant des pluies et des grains. Dans tous les cas, consulter la littérature sur la météo du Pacifique sud n’est pas un mauvais investissement, ne serait-ce que pour comprendre pourquoi la météo ne parle que de la « dorsale pascuane » et celle de Kermadec!

Une difficulté pour aller d’un atoll à l’autre est de calculer le temps de navigation entre deux atolls pour sortir du premier et entrer dans le second dans les meilleures conditions de marée. Et là, grosse surprise, il n’y pas pas d’annuaire des marées. Le SHOM officiel ne couvre que 3 atolls, sans solution d’interpolation pour les autres. Une table de décalages circule dans les mouillages, fiabilité incertaine. Les graphiques de Time Zéro ne sont pas si mauvais. Les clubs de plongée affichent souvent la marée locale (exemple, celui du quai de Rangiroa affiche le mois en cours sur sa porte), au moins on est sûrs qu’ils en ont vérifié la fiabilité. De toutes façons, pas de panique, il y a souvent un décalage important et non constant entre l’heure de marée et ce qui compte vraiment pour nous, l’heure de l’étale.

Pour mouiller, on a l’habitude de mouiller long en faisant confiance à notre ancre Spade et au poids de la chaîne. Mais qui dit chaîne longue, dit probabilité forte d’accrocher une patate, vue leur densité. Nous avons donc opté pour la technique du flottage de la chaîne, très théorique mais qui semble marcher : on fait flotter la chaîne, en la suspendant à des bouées espacées de 5 à 10 m, à partir de 15 à 20 m de l’ancre, selon le fond. Ces bouées ont pour but de décoller la chaine du fond pour essayer éviter qu’elle ne se prenne ou s’enroule autour des patates, notamment lors d’une rotation du vent. En contrepartie, cela diminue la longueur de chaine collée au fond qui est une composante essentielle de la bonne tenue du mouillage. Il faut donc trouver un compromis entre l’efficacité liée au poids de la chaine et le risque d’accrocher du corail par la chaine qui traine au fond. L’apprentissage n’est pas simple, il faut préparer 2 ou 3 bouées près du davier (qui, sur un cata, n’est pas facilement accessible), mouiller la longueur exigée par le fond pour crocher l’ancre et vérifier qu’on est bien dans du sable (ça s’entend vite), remonter au point d’accroche de la première bouée, l’accrocher, puis descendre en accrochant les autres au passage, fixer la patte d’oie. Les gags ne manquent pas (par exemple les bouées qui se mélangent quand le vent tombe), et une excellente coordination entre le barreur (chez nous, Christine) et le « mouilleur » garantit le succès de l’opération. La profondeur d’eau (en moyenne 15 m) est aussi un problème pour mouiller, car souvent on ne voit pas le fond.

Côté approvisionnement, on avait été prévenu aux Marquises de faire le plein de fruits et légumes, en particulier les pamplemousses et les citrons qui se gardent longtemps. Effectivement il n’y a pratiquement pas de produits frais dans les supérettes, même après le passage de la goélette de ravitaillement.

De la théorie à la pratique : Tahanea.

Tahanea

Partis le jeudi 7 octobre de Fatu Hiva en direction de Makemo, au portant par un vent d’est-nord-est de 15 à 17 noeuds, sous gennaker. Le rythme initial permet d’envisager une entrée à Makemo à la marée du matin, voire en début d’après-midi.  Mais l’alizé s’essouffle rapidement à 7 – 8 nds, et on arrive trop tard le soir du 3ème jour pour entrer dans l’atoll avant la nuit. La perspective de passer la nuit à la cape nous fait changer de plan : notre premier atoll sera donc Tahanea, à 100 milles plus loin,  avec un bord vers le sud qui nous fait éviter les petits atolls à l’ouest de Makemo, Tuenake, Hiti et Tepoto.

Tahanea est un grand atoll de forme presque rectangulaire, de 25 milles de long. On longe par le nord l’extérieur du récif-barrière, frangé de l’écume des rouleaux qui se cassent sur le corail. La seule passe navigable, Teavatapu, est sur la côte nord-est, entre deux autres petites passes non praticables. On l’aborde à l’étale de basse mer, sans aucune difficulté : pas de rouleau ni de courant. C’est magique : la couleur de l’eau passe brutalement du bleu émeraude, presque violet à l’extérieur du lagon aux dégradés de turquoise et bleu roi à l’intérieur. Et on se retrouve au calme sur une mer plate. De part et d’autre une bande de sable blond plantée de cocotiers. Le lagon est immense, comme une mer intérieure, et on distingue à peine quelques motus sur la côte sud. Trois bateaux sont mouillés juste au nord de la passe sur du sable blanc. Mais on préfère rejoindre la pointe sud-est, protégée des vents dominants. Comme dans tous les atolls, seule la partie qui entoure la passe est hydrographiée. On doit veiller attentivement pour repérer les patates.  La route nous parait claire, avec plus de 24 m d’eau. Et pourtant, pile sur la route, une tache claire de quelques mètres de diamètre, brun clair au milieu affleure. C’est donc une aiguille de corail de 24 m de haut. Premier avertissement !

La visibilité est excellente, et on mouille sans trop de difficulté devant un bouquet de cocotiers et une petite plage. C’est la première fois qu’on expérimente le mouillage « spécial patates » des Tuamotu.

Vite, à l’eau (28°). On débarque à terre pour explorer la cocoteraie et le récif. Michel a sorti sa machette et débourre une coco. (il faudra attendre Rangiroa pour avoir un cours particulier qui évite d’y passer une heure – c’est pourtant simple quand on maîtrise la technique).

Tahanea est un atoll inhabité exploité pour le coprah. D’où son caractère sauvage et sa nature entièrement préservée, et la beauté exceptionnelle de ce mouillage. Mais le récif extérieur est jonché de morceaux de plastique comme, nous le verrons plus tard, la totalité des récifs au vent des atolls.

Côté lagon:

Côté océan:

…et les deux vus d’en haut:

Après une nuit tranquille pour récupérer de la traversée, on refait le trajet inverse le lendemain, en suivant scrupuleusement la trace de l’aller, car le soleil est légèrement sur l’avant. Sortie de la passe à 16h30. Nuit en mer par 12 à 15 nœuds d’ENE, avec un ris dans la GV et solent à moitié roulé : cette fois-ci, il faut freiner pour faire les 90 milles qui nous séparent de Fakarava où Cécile et Claire arrivent le jour-même, encore un rendez-vous osé !) et nous présenter à la passe nord à l’étale de 5h30 en évitant d’arriver de nuit.

C’est une contrainte des Tuamotu : très souvent, le respect des marées dans les passes au départ et à l’arrivée, la distance à parcourir et la contrainte d’arriver vers 15h30 – 16h pour avoir de la visibilité pour mouiller imposent de passer une nuit en mer entre 2 atolls, et souvent d’arriver en avance!

3 Responses

  1. Marchand

    Il faut être jeune pour jouer à ces jeux
    Ce doit être captivant
    Continuez ce beau périple
    Amitiés
    Jean-Louis Marchand

  2. Jean Pierre Roux Levrat

    Aussi beaux que dangereux décidément la Polynésie se mérite. Bon vent et le meilleur pour la suite .

  3. Jean Lemaistre

    Très impressionné par tout cela : Tahanea c’est de la taille de la baie de Qiberon jusqu’au Four !!! Pas simple du tout cette navigation. Bravo en tous cas pour cette magnifique aventure du bout du monde, unique en son genre.

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