Transpacifique Galápagos – Marquises

Classé dans : Pacifique | 7

23 juin 2019, 10:45 locales, le ciel est bas, la houle toujours présente mais un peu moins forte, vent faible de sud. Le mouillage remonté, nous disons au revoir à l’équipage de Zounos et sa poule Zézette, avec qui nous avons passé la dernière soirée. Près de 3000 milles nous attendent, avec un rendez-vous improbable pris depuis plusieurs mois avec notre fille Cécile, qui doit nous rejoindre à Hiva Oa depuis sa Nouvelle-Calédonie qu’elle vient de quitter. Nous partons sous code 0, qui nous déhale bien, le vent ne dépassant pas 7 – 8 nds. Nous longeons Los Tuneles, où les raies manta font toujours le spectacle. Le grand volcan d’Isabela s’éloigne lentement dans la brume.

Nous ne reverrons plus grand chose jusqu’à l’arrivée.

Du 23 au 26 juin

On sent bien que le vent se cherche toujours, passant même pour quelques heures à l’ENE. On tourne à moins de 100 milles par 24 h, ce qui n’est guère glorieux, puis à 150. A part un peu de houle, la mer est calme. Nous sommes en contact avec Kooka depuis Panama. Alain ne s’est pas arrêté aux Galapagos, et avance bien 1000 milles plus à l’ouest. Enrique, parti un jour plus tôt que nous au moteur, a 200 milles d’avance. Zounos ne partira qu’une semaine plus tard. Voilà la position de nos seuls « voisins », car nous ne rencontrerons personne d’autre.

Le 25 vers 17h, peu après avoir mis la ligne à l’eau, nous crochons un beau mahi, pas trop gros. Voilà qui va nous assurer 3 ou 4 repas.

En début de nuit, nous observons, répartis sur tout l’horizon sud, les lueurs de 5 feux très puissants qui semblent immobiles. Rien à l’AIS. Bateaux usines? Mystère… Vers 26 vers minuit, ça se réveille. Le vent s’installe franchement au SE, et s’établit à 16 – 19 nœuds, ça file bien sous les étoiles, grand bonheur. Au matin, le gennaker sort de son sac, portant la distance sous 24h à 190 milles. Un bateau de pêche est croisé loin à l’horizon. Les conditions sont très bonnes, avec quelques nuages, peu de mer et un premier vrai coucher de soleil en mer depuis des semaines.

Notre rythme en mer s’installe, avec des quarts de nuit de 3h, à partir de 21h. Tous les soirs, c’est cinéma après dîner, de 8 à 9, ce qui nous permet de voir un film tous les 2 à 3 jours. Comme d’habitude, les quarts se prennent dans le carré transformé en tatami. Pour cette traversée, réputée une des plus déserte de la planète, la lecture et les siestes sont autorisées, avec réveil obligatoire toutes les 20 mn, pour vérifier l’absence d’AIS, d’écho radar, de feux. Comme le pilote est en mode vent, le bateau suit les faibles variations de la direction du vent, et nous ne touchons que rarement aux voiles. Quand il faut faire une manœuvre à 2, nous essayons de l’anticiper ou de la différer entre deux quarts, pour protéger le sommeil de celui ou celle qui est hors quart.

Le 28 à 21:50, Michel se frotte les yeux. Un énorme porte-containers, le Maersk Inverness, apparaît sur l’écran. Il fait route sur Auckland, et nous sommes en parfaite route de collision! Appel VHF, pour une fois il répond du premier coup. Il nous a vus, et propose une manœuvre d’évitement en déviant sa route d’un degré. Il nous croise effectivement sous le vent à 1 mille. Un peu plus tard, c’est lui qui nous rappelle pour nous souhaiter une bonne route, très pro. Aux Marquises, nous rencontrerons des solitaires racontant faire des quarts de 2h sans se réveiller (et même sans émetteur AIS), compte tenu de la faible densité de bateaux. Notre expérience ne les convaincra pourtant pas de la dangerosité de leur pratique….

Les conditions se révèlent maintenant excellentes, avec des paysages sompteux

Les poissons volants se ramassent à la pelle, partout sur le pont.

En voilà un qui n’a pas vécu bien vieux, en s’écrasant de tout son long sur un hublot.

Du 29 juin au 3 juillet, le vent force pas mal, jusqu’à près de 30 nds. Bien qu’étant assez conservateurs, avec souvent 2 ris dans la grand-voile et le solent réduit, nous sommes régulièrement à 200 milles par 24h, avec une journée à 220 milles le 30 juin. Généralement, il fait très beau le matin, avec un fort contraste entre le sillage blanc de spica et la mer bleu foncé, puis ça se couvre dans l’après-midi.

Comme Kooka nous l’avait annoncé, la mer s’est beaucoup creusée, 3 à 4 m, le Pacifique ne mérite plus son nom! En fait, Cécile déjà arrivée aux Tuamotu, nous avait annoncé un coup de maraamu dans le sud. Pluie battante et vent de sud à plus de 35 nds à Fakarava, et une houle de sud de l’ordre de 5 m, qui remonte jusqu’à notre zone en se croisant avec la mer de SE.

Le 2 juillet à 11h, le ciel s’assombrit, la mer devient bizarre. Une éclipse partielle de soleil débute sur tout le Pacifique sud. A son maximum, le spectacle est d’autant plus étonnant que bien peu de terriens peuvent la voir, dans ces zones désertes, nous apprécions notre chance de pouvoir le contempler dans les déchirures des nuages, dans les filtres du sextant qui remplacent avantageusement les lunettes qu’on n’a pas pu récupérer au bureau de tabac du coin.

Nous savons que l’atterrissage aux Marquises n’est pas très simple, le vent tournant progressivement vers l’est, en empêchant de faire route directe. Alors que nous étions restés au sud de la route, nous essayons de gagner désormais un peu plus au nord, afin d’anticiper sur cette rotation en disposant d’un meilleur angle vers la fin.

Alors que tout marchait à la perfection depuis le départ, pendant la nuit du 4, le Watt&Sea semble moins bien charger. Au matin, on comprend le problème : le câble qui relie la génératrice au bateau s’est coincé dans le support, et une phase est cisaillée.

Il faut tout remonter à bord, couper le câble, dénuder, re-raccorder, souder, refaire l’étanchéité. Par miracle, nous avions acheté au Portugal un petit fer à souder 12V en se disant qu’il servirait peut-être un jour, voilà c’est fait, en 2h nous retrouvons la pleine charge, et nous pouvons nous régaler d’une excellente crème à la banane, qui a sauvé le régime mûri d’un seul coup, comme d’hab! Tiens, au fait, plus que 1000 milles…

A partir du 6, le vent devient très irrégulier, on manœuvre pas mal autour de la combinaison gennaker ou solent/1 ris ou pas. Nous trouvons que la formule gennaker/1 ris a de l’intérêt, notamment de pouvoir réduire plus facilement qu’en prenant un ris en roulant le gennaker. Le 8, un petit thon arrive à point. Curieusement, il est plein de petits vers blancs qu’il faut éliminer un à un. Le 9, nuit à oublier, le vent est très instable, on manœuvre à contre temps, et on dort mal.

Un peu avant l’entrée dans les eaux territoriales française, nous croisons une série de signaux AIS dont nous savions qu’ils matérialisent des filets dérivants chinois, qui flirtent avec la limite autorisée. Curieusement, ils apparaissent sur le radar sous forme de petits hélicoptères!

Le 10, les compteurs s’affolent à nouveau sur la route directe, mais trop tard pour arriver avant la nuit. Nous réduisons bien pour éviter de faire des ronds dans l’eau devant le mouillage, mais difficile de ralentir Spica qui sent l’écurie et déboule obstinément à 10 nds sous 2 ris et presque pas de solent. Après 17 jours de mer, Fatu Hiva apparaît au coucher de soleil, masse sombre couverte de nuages épais.

Sous de nombreux grains, nous nous mettons à la cape pour la nuit sous le vent de l’île, avant de rejoindre la célèbre baie des Vierges au lever du soleil, et de mouiller devant le village d’Hananave, époustouflés par la beauté de cette baie, qui passe, à juste titre, pour une des plus belles au monde. Nous sommes en pleine forme, une heure plus tard nous partons nous dégourdir les jambes pour notre première rando en Polynésie. Il nous reste un jour pour retrouver Cécile à Hiva Oa, à l’heure dite!

Bilan de cette traversée : plaisir total, avec quand même des conditions un peu molles durant 2 jours au début, inconfortables durant 3 jours au milieu (25 – 30 nds avec de la mer croisée, ça secoue quand même un peu) et très irrégulières 2 jours à la fin, mais tout sans moteur sauf 2h pour se sortir d’une bulle sans vent. Il reste quand même 10 jours de conditions absolument parfaites! Jimmy Cornell cite mai-juin comme période idéale pour faire cette route, mais la plupart des bateaux traversent plus tôt pour bénéficier d’une saison entière avant de rallier la Nouvelle-Zélande, au prix d’un manque chronique de vent que nous avons pu éviter en partant plus tard.

Nos films:

  • Ben-Hur, de William Wyler, sensationnel, mais la fin est bien déconcertante,
  • Meurtre d’un bookmaker chinois, de John Cassavetes, a semé la zizanie dans l’équipage, on se serait cru au Masque et la Plume
  • Gone with the wind, Victor Fleming, évidemment un chef d’œuvre, et qui a bien vieilli,
  • Un singe en hiver, d’Henri Verneuil, bof unanime, scénario inconsistant, Gabin et Belmondo en font des tonnes

Nos livres:

  • American Pastoral, Philip Roth, magistral, sauf la fin
  • L’amant, Marguerite Duras, pur chef d’œuvre, et quelle écriture,
  • Les souris ont la peau tendre, San Antonio, encore un chef d’œuvre,
  • Moira, Julien Green, à oublier,
  • Dalva, Jim Harrison, gigantesque fresque mettant en scène les descendants des Indiens dans l’Amérique profonde, pas terminé,
  • Serotonine, Michel Houellebecq, dangereux pendant les quarts, car difficile de rester éveillé, comment peut-il avoir autant de succès,
  • Une société si vivante, Jean Viard, passionnant
  • Sept fois le tour du soleil, Nicole Van de Kerchove, humour, aventure, féminisme
  • L’expédition du Kon-Tiki, Thor Heyerdahl, un projet fou mené au succès
  • Jacques Brel, l’aventure commence à l’aurore, Fred Hidalgo, un peu long et répétitif
  • Cap Horn à la voile, Bernard Moitessier, pour réviser nos classiques
  • Erasme, grandeur et décadence d’une idée, Stefan Zweig, européen avant nous
  • Salut au grand Sud, Isabelle Autissier et Eric Orsenna, témoignage sans message
  • Je suis dans les mers du Sud, Jean-Luc Coatalem sur Gauguin aux Marquises

7 Responses

  1. Marchand Jean-Louis

    Parfois presque poétique…
    En mer tout peut servir…la preuve !
    Toujours aussi captivant et solide ce compte rendu de votre voyage.
    Félicitations et merci de nous en faire part.
    Jean-Louis

  2. Louis-Bernard

    Merci pour ce carnet de bord illustré qui nous permet de partager vos aventures avec délice.
    Amitiés et un déjeuner à Paris… avant votre prochain bord !

  3. Cécile

    Très bel article sur la partie peut être la plus emblématique de votre voyage. Contente que tout se soit bien passé.
    Comme toujours, la préparation du bateau et l’anticipation des aléas possibles vous permet de réparer en mer un accessoire quasi-indispensable.
    A 2 et malgré des conditions pas toujours clémentes, je suis impressionnée par votre forme à l’arrivée !

  4. Patrick Sylvie COTTET-EMARD

    Bonjour,
    Superbe récit , plein de précisions sympathiques.
    Merci de nous faire voyager avant notre départ en 2021.
    Je viens d’arriver dans la zone du « grand temps libre » et nous apprécions votre histoire de vie.
    Patrick et sylvie

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