Cuba 2/3 : du Cabo Cruz à Casilda/Trinidad

Classé dans : Caraïbes, Caraibes Ouest | 2

Partis au lever du jour de Santiago, heureux de retrouver l’air pur du large, nous longeons vers l’ouest toute la journée la côte rectiligne totalement sauvage, dominée par les montagnes de la Sierra Maestra. Le temps est bouché occultant parfois complètement le paysage. Les lignes de grains se succèdent. Nous doublons Cabo Cruz à la tombée de la nuit et continuons au moteur plein nord dans le Golfe de Guacanayabo.

L’interdiction de mouiller dans l’archipel des Jardines de la Reina nous impose une nouvelle route. Nous prévoyons de couper les 300 milles jusqu’à Casilda de 4 nuits au mouillage dans les « cayos ». Ces ilots innombrables couvrent la plus grande partie de la zone située entre les Jardines de La Reina au sud et la terre, dans les golfes de Guacanayabo et de Ana Maria. Ils sont couverts de mangrove, pour la plupart sans plage pour y débarquer. Nous sommes assez réticents pour braver l’interdit des Jardines de la Reina, comme le font beaucoup de bateaux rencontrés. Nous nous savons très surveillées (à Cienfuegos, l’officier du ministère de l’intérieur nous montrera notre route …) et dans une dictature, on ne sait jamais comment cela peut tourner…

Sur la navigation dans cette zone:

  • les cartes sont insuffisamment détaillées. La meilleure est la carte cubaine disponible sur MaxSea, mais à une échelle bien trop petite. Navionics est plutôt moins mauvaise qu’ailleurs, mais toutes ont des décalages parfois importants, comme à Casilda, où Navionics est décalée de 85 m vers le sud:
  • les chenaux entre les îles sont larges et la plupart du temps bien balisés. Il y a souvent un courant de l’ordre d’1 nd, de direction assez imprévisible, plutôt ouest est (contre-courant du courant général au sud de Cuba, perturbé par les récifs).
  • le régime de vent est très particulier. La masse de la Sierra Maestra perturbe fortement l’alizé. En l’absence de front, le vent tombe vers midi pour s’établir du SW à l’W. A la tombée de la nuit, tout se calme. Vers 22 – 23 h, très brutalement, le vent synoptique d’est se relève, renforcé par l’effet thermique des montagnes, pour s’établir souvent à 20 – 25 nds jusqu’au lever du soleil.

Cayo Media Luna

Le canal de Cuatro Reales bien balisé permet d’accéder à un port au fond de la baie, et mène à Cayo Media Luna. C’est une caye de mangrove en forme de croissant de lune parfait. On s’y reprend à 5 ou 6 fois pour crocher l’ancre, qui dérape sur un fond de vase dure et d’herbes de mauvaise tenue. Finalement ça tient dans 8 mètres d’eau, assez loin du rivage. Cette distance nous éloigne des moustiques qui doivent pulluler dans la mangrove. Aucun accès à terre. Personne. On se baigne pour se rafraichir au coucher du soleil juste en bas de l’échelle car on ne voit rien dans l’eau et ce n’est pas très rassurant (il y a des « cocodrilos » à Cuba!). Très bon abri du vent dominant de nuit.

Cayo Granada

Au moteur, on prend le canal de Juan Suarez entre les innombrables ilots jusqu’à Cayo Granada, distante de 25 milles pour une étape pénible sous une chaleur accablante sans un souffle d’air. Même configuration que la précédente en plus petit, mais mouillage de très bonne tenue, auquel on accède en contournant un haut-fond assez dangereux, mais bien visible avec le soleil dans le dos. Encore tout seuls. Pas d’accès à terre. Des pêcheurs dans une petite barque s’approchent au coucher du soleil, espoir de langouste? Non, ils s’éloignent en nous saluant, pour aller passer la nuit au mouillage dans la mangrove.

On commence à stresser : et s’ils n’avaient plus le droit de nous vendre leur pêche? (à Cuba, les langoustes appartiennent à l’Etat, le collectivisme ne s’arrête pas à la surface de l’eau!).

Cayo Algodon Grande

40 milles plus loin dans le nord-ouest par les canaux Rancho Viejo, Pingüe et Malabrigo, on arrive à Cayo Algodon Grande en début d’après-midi. Ce mouillage n’est pas très connu, malgré son intérêt. L’accès n’est pas très difficile par bonne lumière, par une petite passe sud-ouest entre les coraux qui débouche sur un excellent abri circulaire. Le paysage est très curieux : une grande partie de la mangrove est noyée et donne une impression de désolation.

Encore tout seuls. On s’y reprend à deux fois pour trouver en annexe le petit chenal qui traverse presqu’entièrement l’île, jusqu’à un trou dans la mangrove où il reste quelques petits pieux posés par des pêcheurs.

De là, part un sentier dans le sous-bois sur une centaine de mètres jusqu’aux ruines d’un d’hôtel datant de l’époque américaine, devant une magnifique plage.

La baignade aurait été fantastique, si Christine n’avait pas été traumatisée par la vue d’un animal ressemblant fort à un crocodile, certes assez loin, mais quand même! Mais il y a aussi beaucoup d’iguanes dans le coin…

L’isolement commence un  peu à nous peser, et le régime vegan aussi.

Cayos Cuervo

Ils sont tous là. Qui ? Les pêcheurs bien sûr! De loin on voit les grandes perches des crevettiers.

Ils sont une dizaine autour d’un bateau usine qui congèle les crevettes ramenées chaque matin. Le site est magnifique avec de petites plages ourlant les îles de mangrove, vaste et parfaitement protégé.

Entrée de Cayos Cuervo

On mouille au fond du lagon, à distance des pêcheurs. On part les voir en annexe et ils nous donnent un fond de panier de camarones et 6 queues de langoustes (un bon 5 kg quand même!), en échange de rhum et bières, et d’un gâteau d’anniversaire pour le capitaine du bateau.

C’est la fête, montagne de crevettes à la plancha à midi.

L’après-midi on part se baigner à la plage, faire un peu de PMT (c’est vrai que les langoustes abondent dans 2 m d’eau). Brigitte et Francis, agriculteur céréalier de la région parisienne qui a pris deux années sabbatiques, ont mouillé leur Ovni un peu plus loin. Soirée sympathique autour d’un verre à bord de Spica.

Cayo Zaza de Afuera

Dernière étape avant Casilda en traversant les Jardins de le Reine sans s’arrêter. Quelle frustration quand même… D’autant qu’on apprendra plus tard que l’interdiction serait liée à une histoire de négociation avec le gouvernenment pour le monopole de la pêche à la mouche, Cuba Socialista se lézarde…

Gros grain à l’arrivée. Quelques petites barques de pêcheurs qui paraissent beaucoup plus pauvres qu’à Cayo Cuervo, nous proposent deux belles langoustes pêchées à la main dans 5 à 6 mètres d’eau. Ça ne se refuse pas! Depuis ce matin on est en cuisine pour cuire toutes les crevettes qui sont dans le bac du frigo. Jamais vu autant, même chez le poissonnier : blaff, thaï, créole… On ne pourra jamais tout manger. Alors atelier conserve : décortication et 3 bocaux dans la cocotte minute. Le reste sous vide à déguster dans la semaine.

Un document très utile pour cette zone : « A Cruising Guide to Cuba » by Amaia Agirre and Franck Virgintino, guide gratuit sur le web, très bien documenté bien qu’incomplet. Et aussi le classique « Waterway Guide de Chan/Calder, dont la version de 2001 toujours disponible chez Imray se révèle souvent bien plus détaillée.

Casilda/Trinidad

L’arrivée est magnifique avec le relief des montagnes de la Sierra del Escambray en arrière plan, accroché par des nuages bas. La « marina » de Casilda est située sur la presqu’île Ancon, dans une sorte de trou à cyclone dans la mangrove.

On y accède par un chenal non dragué avec des fonds de 1 mètre par endroit. A l’intérieur petite marina faite de deux pontons branlants. Le temps semble s’être arrêté en ce chaud début d’après-midi. On poirote deux heures, les autorités venant en bateau de Casilda, de l’autre côté de la baie, où on n’a pas le droit d’accoster. Nous sommes 2 bateaux au mouillage, l’autre étant un cata rochelais, Liberty’s. L’hôtel Ancon, batiment stalinien curieusement repeint partiellement en bleu, envoie ses touristes faire un tour en mer sur des catas de promenande, seule activité de la journée. Batisse moche mais bien pratique pour l’accès à internet dans le lobby et sa plage superbe face au large.

A 7 km de taxi se trouve la ville de Trinidad.  Depuis qu’elle a été inscrite au patrimoine mondial par l’Unesco en 1988, elle a bénéficié d’une restauration soignée. La conséquence est qu’elle est devenue une ville-musée entièrement dédiée au tourisme. Elle a été fondée en 1514 par le conquistador Diego Velasquez. Quatre années plus tard elle a été vidée de ses habitants par Hernan Cortes, qui y recruta ses mercenaires pour la conquête du Mexique. Au XVIIème siècle, isolée, elle devient un refuge pour les pirates et contrebandiers qui introduisent des esclaves et des marchandises de contrebande depuis la Jamaïque. Au début du XIXème siècle, des centaines d’exilés français, fuyant la rébellion d’esclaves à Haïti, s’installent dans la région. Ils amènent avec eux leur technique d’exploitation de la cane à sucre et créent une cinquantaine de sucreries dans la proche vallée de Los Ingenios. C’est à cette époque que la ville s’enrichit et le raffinement de l’architecture témoigne de l’opulence de cette période. Les plantations sont ensuite saccagées au moment des guerres d’indépendance et l’activité sucrière se déplace vers Cienfuegos et Matanzas.

Le centre historique entoure la Plazza Major, petite place rectangulaire, en pente, plantée de palmiers.

En cette fin d’après-midi la lumière illumine les façades des palais alentours.

C’est notre première ville après Santiago et le contraste est saisissant : d’innombrables bistrots et restaurants tout droit sortis de mains de décorateurs, des patios arborés où prendre un pot en écoutant de la musique, et de centaines de touristes, en particulier français. On se fait racoler à tous les coins de rue pour nous vendre qui un resto, qui une balade en calèche, qui une excursion dans la montagne…

Nos endroits préférés:

  • la casa de la Musica, installée sur la rue en escaliers qui jouxte la Iglesia de la Santisima Trinidad : concerts en plein air d’excellents groupes, danseurs de salsa niveau supérieur.
  • le Palacio Cantero, hôtel particulier construit par la famille Borrel y Padron, puis rachetée par la veuve d’un magnat foncier qui épousa un planteur allemand, et transforma l’édifice en une somptueuse demeure néoclassique. Des objets tarabiscotés y sont exposés. De la tour, belle vue sur la ville jusqu’à la côte et les montagnes.
  • le Museo de Architectura Colonial, installé dans la demeure du XVIIIème siècle de la famille Sanchez Iznaga.

Ce musée très intéressant détaille les différents styles de construction de l’époque coloniale et les particularités de Trinidad : les gigantesques portes centrales, entaillées de petites portes, et entourées de motifs ornementaux; les barrotes, barrots de fenêtres en bois au XVIIIème siècle remplacés par des grilles en fer forgé au XIXème siècle ; les fenêtres cintrées fermées par des lamelles de bois concentriques pour laisser circuler l’air ; à l’intérieur un plan en carré autour d’une cour ou d’un patio arboré et un accès directement dans la salle de séjour.

Ces éléments ont été repris dans la plupart des maisons plus modestes de Trinidad.

  • l’Iglesia y Convento de San Francisco : cette belle église édifiée par les Franciscains en 1730 a été transformée en caserne. Il persiste le clocher d’où on a une jolie vue sur les toits environnants et le même paysage qu’au palacio Cantero.

Le musée de la Lucha contra los Banditos, contre-révolutionnaires enfuis dans la sierra del Escambray après la révolution de 1959, musée aussi poussiéreux que ceux de Santiago.

Comme il fait très, très chaud, on ponctue nos visites par les petits stops dans les bistrots installés dans les cours, dont celle de la Canchanchara, boisson typique de Trinidad, à base d’aguardiente, miel et citron, certainement très bien pour les maux de gorge.

Dès qu’on quitte l’hypercentre, les rues sont très belles et moins touristiques.

Mais la pauvreté revient, avec un habitat tout aussi délabré et des habitants qui semblent manquer de beaucoup de choses, demandant du savon ou des stylos.

Au mouillage de Casilda, nous faisons connaissance de l’équipage d’un Lagoon 42, Henri et Jean-Louis, rochelais avec qui nous partageons des repères communs. Jean-Louis est amoureux de Cuba où il a séjourné une dizaine de fois. Nous en reparlerons à La Rochelle ensemble à notre retour.

Nous quittons Casilda par un bon vent de sud annonciateur d’un front froid inhabituellement bas sur la zone ouest Caraibes, et qui commence à lever un peu de mer. Cela n’effraie pas les pêcheurs qui rentrent de leur nuit en mer sur leur frêle esquif.

2 Responses

  1. Nicole Crepel

    Toujours aussi passionnant ! Merci de nous faire vivre votre navigation avec cartes et photos à l’ appui. Bises à tous les deux.

  2. martine Ruel

    Que vous êtes courageux…
    Christine tu as bien fait de craindre le crocodile même lointain

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *